Yasmina Khadra : « La rébellion algérienne contre les prédateurs »

Yasmina Khadra : « La rébellion algérienne contre les prédateurs »

Ce qui se passe en Algérie s’inscrit dans la logique des choses. Quand le miracle tarde à se manifester, on doit le provoquer. Les Algériens ont attendu le miracle et ont fini par comprendre que le miracle n’est pas une faveur du Ciel, mais un défi à relever. C’est la raison pour laquelle ils investissent la rue tous les jours. Le pouvoir en place a prouvé sa nocivité. Il n’a apporté à la nation qu’affronts et dégoût. Il navigue à l’aveugle, fait du sur place, improvise au lieu d’assurer, bricole au lieu de réparer, menant inexorablement le pays à la ruine. C’est parce qu’il a atteint le paroxysme de l’inacceptable que nous assistons aujourd’hui à cette mobilisation massive dans nos villes. Les Algériens osent enfin exprimer leur ras-le-bol, excédé par la gestion surréaliste de la chose politique en Algérie, une gestion qui n’a fait qu’humilier une nation séduite puis abandonnée. Il y a 20 ans, profondément traumatisé par la décennie noire, le peuple algérien a espéré l’éclaircie. Bouteflika s’est proposé comme l’homme de la situation. Les Algériens, contraints de confier leur destin à « l’homme providentiel », lui ont accordé un crédit illimité. Bouteflika a cru qu’il pouvait tout se permettre. Il s’est autorisé de travestir la Constitution de façon à légitimer tous ses excès et a établi des lois sur mesure pour interdire la moindre objection, n’hésitant pas à virer, à bannir et à jeter en prison, sans procès, les rares consciences de la nation. Son règne a favorisé l’émergence spectaculaire des prédateurs et des prévaricateurs qui se sont organisés, avec la bénédiction du pouvoir, pour faire main basse non seulement sur les richesses du pays mais aussi sur ses espoirs et ses prières. Il faut reconnaître que la perplexité du peuple, ces dix dernières années, a largement contribué aux dérives des uns et aux extravagances des autres. Il était devenu naturel de graisser la patte à tour de bras, de détourner les deniers de l’Etat sans scrupule, de mettre au pas les médias et de privilégier la médiocrité au détriment des compétences. Il suffit d’écouter déblatérer nos dirigeants pour mesurer l’étendue du désastre. Certains d’entre eux s’adonnent à l’invective, d’autres aux menaces les plus grossières, toute honte bue. Parallèlement à la corruption qui s’exerçait comme un sacerdoce, nous avons assisté à la prolifération de ce que nous appelons, au pays, la « chkara », La chkara est un phénomène étrange qui s’est déclaré en Algérie vers le 3ème mandat avant de se propager rapidement dans les hautes sphères politiques où les élus (députés, maires et sénateurs) louent leur siège à coups de milliards au lieu d’y accéder grâce au suffrage. Le plus effarant, aucun élu ne s’en cachait. Il y eut même un député qui a déclaré : « Je ne dois rien au scrutin ni à personne. Mon siège, je l’ai acheté avec mon argent ! » De cette façon, l’encanaillement a eu raison de la retenue. Le trafic d’influence, les passe-droits et le népotisme sont devenus les seuls critères promotionnels, les seuls ascenseurs sociaux. Les institutions ont été obligées d’adopter ce mot d’ordre infamant : « s’enrichir vite et régner longtemps ». Petit à petit, la fracture entre les gouvernants et leurs « sujets » s’est élargie. Aujourd’hui, tout un gouffre abyssal sépare la souveraineté de l’Etat des attentes bafouées du peuple. Cette mascarade tragi-comique ne pouvait se poursuivre. Trop de dangers gravitent autour de la nation. Il fallait réagir. Et le peuple a fini par réagir. Il s’est éveillé à ses responsabilités et au devenir de ses enfants qui ne savent où donner de la tête. Il y a eu une véritable destructuration de la société algérienne, en particulier depuis le 3ème mandat, ce qui a conduit au dysfonctionnement de tous les secteurs névralgiques de l’Etat. L’école, déjà mise à rude épreuve durant les années du terrorisme, a été totalement sinistrée. Quel avenir peut-on préconiser à une nation si son école n’est plus qu’une illusion d’optique ? Quant aux universitaires, les débouchés qu’on leur concède s’articulent autour de deux fuites en avant : l’exil ou le repli sur soi. Le chômage a atteint des proportions alarmantes. Le malaise social a vicié jusqu’à l’air qu’on respire. Les parents ne savent plus comment préserver leurs enfants de la perdition programmée. La culture a disparu, avec elle les loisirs et les vocations. L’Algérie, ce beau pays, n’est plus qu’un vaste terrain vague plein d’ennui. Pour un eldorado en jachère, c’est tout simplement intolérable. C’est pour recouvrer tout ce qu’on lui a confisqué que le peuple s’insurge aujourd’hui. Il était temps après tant de résignation, mais il n’est jamais trop tard pour se reconstruire afin de renaître à ses aspirations légitimes et à sa dignité. J’ose espérer que la mobilisation aille jusqu’au bout de ses revendications car le chemin de la liberté est miné et parsemé d’embuscades. Mais pour survivre à la fatalité, il faut croire dur comme fer que tout dépend de la volonté populaire. Et c’est la vérité !

ElPais

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