Nabil Benali : L’Algérie, un gisement romanesque inépuisable

Littérature Algérienne a rencontré l’auteur, Nabil Benali, lauréat du Prix du Jury du concours « Les Plumes Francophones » 2017, un écrivain qui plonge le lecteur dans l’atmosphère d’Alger à l’époque ottomane.

Bonjour, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Avec plaisir, d’autant que vous m’offrez l’occasion de m’adresser, à travers vous, à un public exigeant et qui, par son intérêt à ce que font les auteurs algériens, cultive un lien particulier à la culture et à la réalité algérienne. Je suis un auteur algérien d’expression francophone qui a publié deux romans, un premier, « A la mémoire du commandant Larbi », en 2002 aux éditions Barzakh, et un deuxième, « l’espion d’Alger », en autoédition chez Amazon, publié en août dernier. J’ai 46 ans, et je travaille aussi comme producteur d’émissions télévisées.

 

Vous avez remporté le Prix du Jury du concours « Les Plumes Francophones » 2017 d’Amazon, de quelle façon cela a aidé votre carrière de jeune auteur ?

Tous les prix littéraires donnent aux auteurs une visibilité qu’ils n’avaient pas auparavant. On se sent plus entendu et mieux écouté. Cette caution et cette reconnaissance font qu’on se sent plus légitime pour s’adresser au public. Cela aide aussi à « vendre » plus, bien que la finalité c’est d’être lu par le plus grand nombre. C’est à cela que j’ai plus ou moins accédé avec le prix du jury des Plumes francophones, organisé par Amazon, la Fondation Alliance française et TV5Monde. Mais, et on le comprend tout de suite, moi en tous cas, cela vous responsabilise davantage et cela veut dire aussi qu’on est attendu pour le prochain roman. Non pas qu’il faut remporter un prix pour chaque histoire qu’on raconte, mais il devient nécessaire d’être à un niveau d’exigence qu’on s’est soi-même fixé. En vérité, vis-à-vis des lecteurs que vous avez réussi à accrocher une première fois, la progression devient indispensable, et à tous les niveaux.

Amazon Plumes Francophones 2017

L’écrivain algérien, Yasmina Khadra, membre du jury ainsi que parrain de cette deuxième édition a déclaré : « Le roman couronné « L’Espion d’Alger » est une pure merveille…une intrigue haletante conduite avec talent et érudition. », un commentaire à ce sujet ? 

Je vais vous raconter une anecdote. En marge de la cérémonie de remise des prix, Yasmina Khadra, très fraternellement, m’a donné une tape sur l’épaule et m’a chaleureusement serré la main en disant « félicitations, tu as fait du bon boulot » et, juste après, il m’a dit, « je peux tout de même me permettre un conseil ? Ça ne te dérange pas ? » Alors, j’ai dit, « je pense qu’il y a beaucoup d’auteurs qui seraient prêts à verser une fortune pour avoir un conseil de Yasmina Khadra, alors je suis toute ouïe ! ». Il a juste sourit et dit « non, il ne faut pas le dire, car moi aussi je demande et je reçois plein de conseils ». Puis, nous avons discuté à bâtons rompus d’écriture, des personnages, du roman, dans un échange qui, parfois, me semblait irréel vu son parcours et le mien… Yasmina Khadra a été un président de jury extraordinaire, d’une grande rigueur et, en même temps, il a eu la classe comme on dit de mettre toute sa renommée sur la balance pour « booster » un auteur pas très connu mais qui, pour lui, a du potentiel. Nous étions cinq finalistes pour le concours des « Plumes francophones 2017 » et mes concurrents ne manquaient ni de talent, ni de mérite. J’ai lu leurs romans et ils étaient tous magnifiques. Je pense que c’est le côté coup de cœur, comme on dit, qui a pesé sur la décision du jury. Ce sont des choses qui s’expliquent difficilement. Pour ma part, je prends toutes choses positives qu’a dites Yasmina Khadra à l’égard de mon travail comme un bel encouragement, mais surtout comme une invitation à la persévérance. J’ai donc le devoir de travailler plus pour en être digne.

 

Pourquoi avez-vous choisi l’époque ottomane pour les péripéties de votre roman ?

La réponse est simple, parce que je suis Algérien. Et en tant que tel, je veux dire enfant d’un pays pas tout à fait réconcilié avec son passé et son histoire, proche ou lointaine, je me suis beaucoup intéressé à l’avant-colonialisme. Qu’étions-nous ? Comment voyons-nous le monde ? Comment le reste du monde nous regardait Était-ce, dans la conscience collective et individuelle, l’Algérie que nous connaissons aujourd’hui et qui est, d’une part sacralisée par le discours officiel et, de l’autre, totalement niée par le récit colonial ? Je n’ai pas toutes les réponses, car ce ne sont pas les Algériens qui ont produit les matériaux et les ressources du travail historique. En revanche, j’ai trouvé un gisement romanesque inépuisable, une foule d’histoire et de petites histoires, des personnages et des intrigues qui enflamment l’imagination. J’ai essayé d’ouvrir, par la fiction, une fenêtre sur ce que j’ai appris de cette vie que nous n’avons bien sûr pas connue. Je précise, si besoin est, que je ne suis pas historien, mais juste un auteur qui cherche à offrir un divertissement à ses lecteurs. Et, comme les corsaires et la course occupent dans mon roman une place importante, je dois vous confier qu’étant enfant, je passais des heures à fixer la mer, à rêver d’aventure, d’histoires de pirates et du grand large. Je me suis mis à travailler en tâtonnant sur le récit de « l’espion d’Alger » et, à un moment, je me suis retrouvé à promettre à mon fils, qui avait 6 ans alors, que je finirais bientôt une « belle histoire avec des pirates ». A la fin, il y a eu ce deuxième roman. Je l’ai d’ailleurs dédié à mon fils et à mon épouse qui m’a énormément encouragé.

 

Pourquoi avez-vous choisi l’autoédition pour votre premier roman ?

On ne m’a pas laissé le choix. En mai 2015, j’ai envoyé mon manuscrit à deux éditeurs algériens. Depuis, mon roman est sorti, a reçu un prix international, nous sommes en 2018 et ils ne m’ont toujours pas répondu. J’ai aussi tapé aux portes des éditeurs en France, mais c’était toujours sans réponse, ou alors la même lettre type de refus. Il y a même un éditeur qui m’a demandé de lui envoyer une enveloppe et un timbre pour qu’il puisse me renvoyer mon manuscrit… Mais, je n’en veux à personne. Il y a un marché et il a ses règles et c’est très difficile de se faire une place quand on n’est pas connu. Quant à l’autoédition, je n’y croyais pas du tout. D’abord, parce que je crois qu’un éditeur est nécessaire pour guider la rencontre avec le public. Ensuite, parce que l’autoédition, c’est sur Internet, c’est-à-dire un océan où votre bouteille à la mer a peu de chances de trouver quelqu’un. Arrive ce concours d’Amazon, à un moment où je n’y croyais plus et, poussé par mon entourage, j’ai publié mon roman en autoédition. La suite, c’était ce prix du jury, parmi 1500 autres compétiteurs.

 

Si je vous dis littérature algérienne vous me répondez ?

Alors, là, j’hésite. Entre Kateb Yacine, fondateur du roman maghrébin, et Mohamed Dib, cette quête insatisfaite d’universalisme… C’est difficile. Il faut regretter tout de même que ni l’un ni l’autre n’ont la place qu’ils méritent : on leur rend toutes sortes d’hommages, mais c’est finalement Albert Camus qui est le plus étudié et analysé par les « gardiens du temple » de la littérature d’expression française. Je ne dis pas plus, mais je me pose la question.

 

Merci de nous avoir consacré du temps, un dernier mot ?

Je souhaite longue vite à votre site Internet. Ce n’est pas de la courtoisie, car très peu de médias en Algérie font leur travail d’informer les lecteurs, je ne parle même pas de guider ou de donner l’envie de lire. Or, les Algériens s’intéressent à tout et sont parmi les peuples les plus informés et les plus ouverts sur le monde. Je vous remercie de vous adresser à eux avec respect et de continuer à vous battre pour le livre et les écrivains. Après tout, notre avenir n’est pas au fond d’un puits de pétrole, il est à l’intérieur des livres, au détour d’une page ou dans les vers de l’un des milliers de poètes dont le pays regorge. C’est donc moi qui vous remercie pour votre apport inestimable.

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